Le massage comme traitement de la dépression équine

© Regina Koehler, masseur équin, Equinology equine body worker, psychologue clinicienne 2023

L’étude de cas qui suit explore comment le massage équin et, plus généralement, différents types de ‘body work’ peuvent avoir un impact positif sur la santé mentale des équidés.

Elle porte sur un hongre de race selle français de 13 ans, que j’appelle ‘Atlas’ ci-après (les noms ont été changés pour protéger la confidentialité de ses propriétaires), qui souffrait d’un trouble de l’humeur avant le traitement: le cheval était apathique, ralenti et il manquait d’intérêt et de réactions par rapport à son environnement.

Atlas vit et travaille dans un centre équestre français, dans des conditions similaires à celles des autres chevaux de ce centre équestre. Les personnes travaillant avec lui ont remarqué des changements importants dans sa personnalité et son bien-être après les premières séances de massage. Du cheval passif, non réactif, léthargique et triste qu’il était, il était devenu un hongre joueur, communicatif et très sociable, faisant des sauts de bouquetin pour inciter les poneys Shetland, avec lesquels il est parfois dans la carrière, à jouer avec lui. De manière assez typique pour un cheval déprimé, il était complètement fermé et refusait même de se coucher pour se rouler librement dans la carrière lorsque je l’ai rencontré pour la première fois (absence de comportements de recherche de plaisir et de bien-être).

Pour émettre une hypothèse sur l’effet positif du travail corporel sur la santé mentale des équidés, en particulier la dépression, je me suis inspirée de la théorie polyvagale humaine. Sarah Schlote a appliqué la théorie polyvagale aux équidés, son travail est disponible sur son site Equusoma.

Placer les relations sociales au centre de notre compréhension du traumatisme

De plus, dans son chef-d’œuvre « Le Corps n’oublie rien », le Dr. Bessel van der Kolk parle de la théorie polyvagale telle qu’elle s’applique aux humains : « la théorie polyvagale nous offre une compréhension plus sophistiquée de la physiologie de la sécurité et du danger (…). Elle explique pourquoi un visage bienveillant ou un ton de voix apaisant peut changer de manière spectaculaire notre ressenti. Elle explique pourquoi le fait de savoir que nous sommes vus et entendus par les personnes importantes de notre vie peut nous faire nous sentir en sécurité et calmes, et pourquoi le fait d’être ignorés et rejetés peut déclencher des réactions de colère ou un effondrement mental.

Elle nous aide à comprendre pourquoi le ‘attunement’, la ‘syntonie sociale’, l’affinité, le fait de se sentir validé par une autre personne peut nous sortir d’états désorganisés et de peur. En somme, les théories de Porges nous amènent à regarder au-delà des effets de la lutte ou de la fuite (‘fight, flight, freeze’) et à placer les relations sociales au centre de notre compréhension du traumatisme. Elles suggèrent également de nouvelles approches de la guérison axées sur le renforcement du système de régulation physique (…). La sécurité et le soutien sont la protection la plus puissante contre le débordement par le stress et le traumatisme. »

Pourquoi ces idées s’appliqueraient-elles aussi aux équidés ?

Parce que les systèmes nerveux des humains et des chevaux ont évolué de manière similaire, dans des environnements similaires, depuis des milliers d’années, et présentent de nombreux parallèles. Les chevaux sont des animaux très sociaux, et la massothérapie équine, et globalement le body work equin, nécessitent le consentement. Il n’y a pas d’effet relaxant sur un cheval s’il n’a pas donné son consentement. Le massage équin est un dialogue inter-espèces qui ne peut pas être envisagé sans harmonie et affinité.

Quels peuvent être les médiateurs précis des changements positifs observés en particulier chez Atlas ?

Il ne faut pas oublier que les chevaux sont logés dans des boxes individuels, ont peu d’opportunités d’interagir avec d’autres équidés et passent la majeure partie de leur vie à fonctionner dans leur rôle. Dans le monde des humains, une grande partie de leur communication non verbale, souvent discret, n’est pas perçu, compris et n’est généralement pas prise en compte, car les humains ne sont souvent pas en mesure de les comprendre ou même d’en être conscients en tant que forme de communication (à moins d’avoir été sensibilisé, via des formations, lectures etc.). Pensez aux rides sur le front, au léger mouvement de recul de la tête et du cou, à la tension dans les narines ou autour de la bouche, etc.

Intention, autonomie, sentiment de sécurité

Le massage quant à lui, s’il est fait avec intention, d’une façon qui fait sens pour l’équidé, et qui lui fait ressentir un pouvoir d’agir, la capacité de dire oui ou non, s’il se sente vu et entendu avec ses préférences, ses goûts et ses déplaisirs, peut avoir des effets puissants comme décrits par van der Kolk.

Dans un tel contexte, le massage / le body work peut être une expérience radicale, une ressource pour la régulation émotionnelle, la connexion et la sécurité pour le cheval, au lieu du stress et de la déconnexion.

Et de l’autonomie au lieu de ‘l’oppression’ qui constitue une grande partie de leur expérience dans l’environnement d’un centre équestre.

Je parle ici d’un point de vue général : le centre équestre dans ce pays en général, par opposition à leur vie dans un environnement naturel et des conditions de vie plus naturelles pour les chevaux. Le centre équestre où travaille Atlas et où il vit a en fait mis en place certaines pratiques positives que je n’ai pas vues ailleurs, et j’ai le sentiment que leur vie est même un peu meilleure ici, par exemple, ils ont un contact tactile social limité, car ils n’ont qu’une chaine au lieu d’une porte avec des barres anti stéréotypies, qui elles ne permettent aucun contact tactile social).

Approches centrées sur le corps et résilience

Dans  » The Pocket Guide to sensorimotor psychotherapy in context « , le Dr Pat Ogden écrit : « Dans le traitement du traumatisme, la psychothérapie sensorimotrice privilégie les interventions ascendantes (du corps vers le cerveau donc) en visant directement le mouvement et les sensations du corps (…). Parce que le traumatisme affecte d’abord et avant tout le corps et le système nerveux, et que les émotions négatives liées au traumatisme ne sont pas résolues par leur verbalisation, les interventions ascendantes sont primordiales. Le traitement des effets du traumatisme met l’accent sur la sensation, le mouvement et le processus progressif et lent de stimulation et de rééquilibrage avec des ressources somatiques et une action physique, renforçant ainsi la capacité de régulation. » Selon Ogden, les approches centrées sur le corps ou ascendantes pour faire face à la détresse mentale ont le pouvoir de rendre l’individu plus résilient en renforçant les ressources de régulation.

Bien que cela soit encore à un stade très exploratoire pour moi (Sarah Schlote en parle plus en détail sur son site, de même que le Dr. Gala Argent dans son merveilleux article sur l’affinité (attunement) entre l’humain et le cheval intitulé « Can You Hear Me (Yet)?—Rhetorical Horses, Trans-species Communication, and Interpersonal Attunement  » (2022), je crois que l’effet des séances de ‘body work’/massage sur la santé mentale des équidés peut être décrit dans une certaine mesure à travers ces théories.

Les effets négatifs du stress sur les fascias du corps sont bien étudiés

Par contre, l’effet relaxant et thérapeutique du massage ne peut être atteint qu’avec le consentement de l’équidé à chaque moment du processus. Par conséquent, lors d’une séance de massage / body work équin il s’agit autant de restaurer la flexibilité physique, le bien-être, la liberté des mouvements, la santé des fascias etc. que de communication et de dialogue entre deux individus.

La présence attentive du body worker est une condition nécessaire, de même que la capacité à considérer la communication non verbale des équidés comme une forme de communication à part entière, « suffisante » et compréhensible par les humains, ainsi que l’ouverture et la disposition à « écouter » cette communication, comme le décrit brillamment Nahshon Cook dans son extraordinaire livre « Being with horses ».

En tant que thérapeute et body worker equin, je pense que dans ce contexte de vie en box individuel etc, les séances de massage ont probablement offert une « harmonisation » un ajustement à effet thérapeutique pour ce cheval déprimé mais très sociable.

Combien de séances sont nécessaires pour provoquer un tel changement?

Atlas a changé au cours de la première séance : à un moment donné, je me suis agenouillée pour prendre quelque chose dans mon sac, et j’ai senti qu’il posait son menton sur mon épaule. À ce moment-là, j’ai su que les massages l’aideraient. Mais évidemment, il doit y avoir un changement dans sa situation de vie pour voir un changement durable. Ce changement n’ont souvent pas besoin d’être spectaculaires, parfois de petits changements peuvent avoir un impact énorme, l’important est d’identifier ce qui fait la différence pour l’équidé concerné, selon ce qui fait sens pour lui. « 

Voir aussi : La dépression chez l’équidé Santé mentale équine Equine Fascia and Trauma Release

Sommaire

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Ressources

Dr. Bessel van der Kolk ”Le corps n’oublie rien” 2013

Dr. Gala Argent, ”Can You Hear Me (Yet)?—Rhetorical Horses, Trans-species Communication, and Interpersonal Attunement” 2022 https://brill.com/edcollchap-oa/book/9789004514935/BP000004.xml

Dr. Pat Ogden ”The Pocket Guide to sensorimotor psychotherapy in context”

Nahshon Cook ”Being with Horses” 2022

Equusoma: The Ponyvagal™ Theory: Updates to the Neuroception Curve

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