Cas « Immortelle »

Jument trotteuse, boiterie et antérieur gonflé

*nb: Les noms ont été changés pour préserver, dans la mesure du possible, la confidentialité des propriétaires

Mon travail a été supervisé par une vétérinaire pratiquant l’ostéopathie et la physiothérapie équine.

1. Présentation: contexte et demande

« Immortelle » aime pioncer dans les bras pendant les séances. Les trotteurs peuvent être des chevaux très sensibles.

On me parle « d’Immortelle » à cause de son boulet (antérieur droit), qui était gonflé pour des causes d’abord inconnues, la jument boitait aussi. L’équipe avait déjà engagé les démarches nécessaires: un suivi vétérinaire était en cours.

Donc je me suis occupée avant tout de son dos, de sa croupe, de son encolure etc., ne touchant pas à l’antérieur concerné tant qu’il n’était pas certain qu’une contre-indication existe. Nous verrons dans la suite qu’on peut aider un cheval sans toucher à l’endroit concerné. Il y avait un soupçon de Lyme, qui a été confirmé peu après par l’analyse faite par le laboratoire, donc pas de lésion de type tendinite, arthrose ou autre.

Ce qui est intéressant c’est que j’ai fait deux séances, axées sur les fascias et les muscles du dos, de la croupe, de l’encolure avec elle, avant le début de son traitement anti-Lyme, et à chaque fois la jambe avait dégonflé, et la jument boitait (quasiment) plus. Elle s’est dégradée au bout de quelque jours, mais c’est déjà ça. Et surtout c’est assez étonnant à première vue.

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2. Prise en compte du système nerveux et interventions myo-fasciales

Le mental joue énormément, dans les deux sens, pour le bien comme pour le mal, dans l’état de santé des équidés. Ca a été confirmé de nombreuses fois lors de mes formations, à différents endroits dans le monde.

Par exemple, j’ai entendu à de nombreuses reprises « qu’aider les chevaux est plus facile qu’aider l’humain », « que le cheval guérit souvent plus rapidement que l’humain ». J’ai posé la question de savoir à quoi cela pourrait être dû à un de mes enseignants, vétérinaire, de la University of Tennessee. Il confirmait cette observation et me répond simplement: « l’impact du mental ».

Cela confirmait mes propres conviction et explique d’ailleurs pourquoi j’associe des interventions sur les fascias, les muscles à d’autres interventions et principes (la théorie polyvagale par exemple) visant à à réguler le système nerveux et à améliorer globalement le bien-être mental et physique. Et cela explique en partie pourquoi les équidés que je prends en charge peuvent montrer des signes de mieux être assez rapidement. Intégrer les principes de la théorie polyvagale dans mon travail me permet d’accéder à un sentiment de sécurité chez l’équidé: cela favorise l’activation du système nerveux parasympathique. Les extraits ci-dessous expliquent pourquoi cela est important dans mon travail.

L’article Guérir le mental et le corps des chevaux en agissant sur les fascias est un des premiers que j’ai rédigés, voici un extrait: « La rigidité des fascias et l’état du « SNA », ou le système nerveux autonome, sont intimement liés, comme le souligne Liza : le système fascial, le système immunitaire et le système inflammatoire ne font qu’un. »

A mettre entre toutes les mains: c’est vraiment un très bon livre.

Dans son ouvrage de 2025 « Horse Brain Science« , Dr. Stephen Peters explique très bien le phénomène: « Le stress chronique perturbe l’homéostasie et l’équilibre entre système nerveux parasympathique (repos, digestion, régénération etc.) et activation ‘sympathique‘ (fight-flight), taux de cortisol élevé qui perturbe la fonction immunitaire » (p. 19). Dans l’article ci-dessus, j’avais déjà expliqué comment la digestion et le fonctionnement de l’intestin souffrent en cas de stress: l’afflux sanguin vers ces parties du corps est entravé, entre autres.

Cela explique que les séances de massage peuvent faire du bien aussi à un cheval qui est souvent concernés par des coliques (mon travail ne remplace en aucun cas l’intervention de votre vétérinaire, le 1er geste en cas de suspicion de colique ou autre reste de contacter votre vétérinaire).

Le Dr. Stephens poursuit: « si le cortisol est élevé de façon chronique, cela peut supprimer la fonction immunitaire, retarder la guérison de blessures, et entraver les processus métaboliques, ce qui souligne l’importance de réduire le stress pour améliorer la santé équine« . Il poursuit (p. 27): le stress prolongé peut contribuer à dégrader la santé des chevaux, dont un système immunitaire entravé et des problèmes de comportement.

Cela sousligne l’importance de réduire les sources de stress chroniques, telles que l’isolement social, des méthodes d’entrainement incohérentes et le confinement.

Le psychiatre Gabor Maté sur l’instagram de Mel Robbins

Ce déséquilibre au niveau du système nerveux (autrement dit, de trop longues périodes passées avec un activation sympathique, fight-flight, du stress chronique quoi), poursuit-il (p. 131) peut contribuer à des arythmies cardiaques, une efficience cardiaque réduite, et une suppression immunitaire, ainsi qu’un risque accrue face aux maladies. Cela soulignerait l’importance de garder des chevaux dans des environnements à faible niveau de stress avec des périodes de détente adéquate afin de soutenir la santé cardiaque, entre autres.

Le cœur équin est particulièrement adapté à la performance athlétique, capable d’augmenter rapidement son débit grâce à la stimulation sympathique. Cette capacité permet aux chevaux de maintenir de puissantes pointes de vitesse (activation sympathique « flight-fight »), ce qui en fait l’un des mammifères terrestres les plus remarquables du point de vue de l’efficacité cardiovasculaire.

Tout aussi important, cependant, est le rôle du système parasympathique, qui permet une récupération rapide après l’effort, en rétablissant efficacement la fréquence cardiaque, en régulant les processus métaboliques et en prévenant la fatigue cardiaque induite par l’exercice. L’interaction entre ces deux branches du système nerveux autonome (sympathique et parasympathique) détermine non seulement la capacité de performance d’un cheval, mais aussi sa résilience face au stress et sa santé cardiovasculaire à long terme (p. 131).

Système nerveux et entraînement

Ces caractéristiques du système nerveux cardiaque ont un impact important pour l’entrainement équin, la médecine vétérinaire et le bien-être équin. D’ailleurs, en connaissant la HRV (Heart Rate Variability, la variabilité du rythme cardiaque) un/e trainer peut surveiller la capacité du cheval à s’adapter à l’entrainement, faire face au stress. Elle peut adapter les programmes d’entraînement et détecter les premiers signes de surentraînement ou de dysfonctionnement autonome. Les avancées en cardiologie équine continuent d’améliorer notre capacité à diagnostiquer et gérer les affections cardiaques, d’optimiser les performances et de développer des meilleures pratiques basées sur la science pour la gestion de l’entraînement et des soins généraux aux chevaux.

La fenêtre de tolérance (ou window of tolerance)

La fenêtre de tolérance, un concept introduit par Dan Siegel, fournit un cadre précieux pour comprendre comment les chevaux traitent les émotions, intègrent les informations sensorielles et développent une résilience face au stress. Cette fenêtre représente la plage optimale dans laquelle un cheval peut éprouver de l’excitation ou du stress sans être submergé, permettant l’apprentissage, la neuroplasticité et l’adaptabilité comportementale. Quand un cheval opère dans cette plage, il peut s’engager dans l’entraînement, la résolution de problèmes et les interactions sociales tout en maintenant un équilibre émotionnel. Il y a de nombreuse illustrations sur internet concernant le window of tolerance.

Réactions au-delà des limites

Cependant, quand un cheval est poussé au-delà des limites de sa fenêtre de tolérance, il peut connaître une dysrégulation, menant soit à une hyperactivation (manifestée par une vigilance accrue, la fuite ou une agressivité défensive), soit à une hypoactivation, où le cheval se ferme, se désengage ou « gèle » (« freeze).

Sensibilité des chevaux

Les chevaux, en tant qu’animaux de proie, possèdent des systèmes nerveux hautement sensibles, finement accordés pour la survie. Certains chevaux, particulièrement ceux ayant un historique de traumatisme ou une hypersensibilité accrue, peuvent avoir une fenêtre de tolérance plus étroite, les rendant plus sujets aux réactions induites par le stress. Exposés à des stimuli accablants comme une manipulation imprévisible, une pression excessive ou des facteurs de stress environnementaux (ou la douleur), ils peuvent basculer en suractivation sympathique ; dans cet état, le système nerveux autonome déclenche une réponse de combat ou de fuite, inhibant l’engagement cognitif et rendant l’apprentissage presque impossible. Alternativement, si le stress est prolongé ou inévitable, un cheval peut entrer en shutdown dorsal vagal, un état ‘protecteur’ caractérisé par la passivité, l’impuissance apprise ou un manque de réactivité: Le cheval est dissocié, apathique, léthargique, a-réactif.

Entraînement efficace

Un entraînement efficace consiste à guider habilement un cheval vers les limites mêmes de sa fenêtre de tolérance sans les dépasser (p. 132):

La pendulation versus le trigger stacking.

Une stratégie importante est ce qu’on appelle la « pendulation », ou les oscillations entre une activation / excitation elvée et la relaxation / détente – il s’agit de s’assurer que la détente intervient avant qu’une nouvelle période de stress arrive dans la vie du cheval. Le rythme naturel – entre activation sympathique et sympathique – renforce la résilience émotionnelle du cheval et lui permet de développer une réponse au stress plus adaptive. C’est le contraire du trigger stacking.

En introduisant des niveaux gérables de défis et en permettant au cheval de traiter un stress modéré tout en maintenant un sentiment de sécurité, nous encourageons le développement de nouvelles connexions neurales, favorisons la concentration et renforçons les mécanismes d’adaptation positifs. Cette approche, connue sous le nom de pendulation, implique des cycles intentionnels d’exposition au stress (modéré: un exemple peut être, un cheval qui n’a jamais enjambé des barres au sol, faire un travail avec des barres au sol, cf. article sur la progressivité, lien ci-dessous) suivis de récupération, permettant au système nerveux d’osciller entre des états d’excitation et de relaxation. De telles fluctuations rythmiques aident à réduire la charge allostatique (le fardeau physiologique accumulé du stress) et à élargir progressivement la capacité du cheval à réguler ses émotions et sa physiologie.

Avantages par rapport à la désensibilisation

Contrairement aux techniques de désensibilisation qui peuvent submerger le système nerveux avec des stimuli excessifs, l’exposition contrôlée au stress (raisonnable, modéré) suivie d’un soulagement renforce la résilience, améliore les capacités de résolution de problèmes et favorise un sentiment d’autonomie chez le cheval.

Risques d’un mauvais équilibre

Il est important de reconnaître que rester trop confortablement dans la fenêtre de tolérance sans défi peut mener à la stagnation, réduisant la capacité du cheval à faire face à de nouvelles expériences. Inversement, une surexposition au stress, particulièrement sans récupération adéquate, peut entraîner un traumatisme et des comportements maladaptatifs. La clé pour élargir la fenêtre réside dans un rythme soigneux des expériences, en offrant de la prévisibilité et de la sécurité, et en assurant que les moments d’inconfort sont associés à une résolution réussie.

Lecture du langage corporel

Les personnes travaillant avec des équidés qui savent lire les subtils changements dans le langage corporel équin, tels que les variations du rythme respiratoire, la tension musculaire, la position des oreilles et l’expression des yeux, peuvent évaluer efficacement quand un cheval approche les limites de sa tolérance et ajuster en conséquence.

Bénéfices pour le bien-être

Extrait du livre de Dr. Stephen Peters (2025)

Élargir la fenêtre de tolérance d’un cheval est non seulement bénéfique pour les performances, mais aussi pour son bien-être global. Un cheval qui apprend à vivre le stress sans réactivité immédiate gagne en confiance, en stabilité émotionnelle et en capacité à se réguler dans des situations nouvelles. En favorisant la neuroplasticité (la capacité du cerveau à se réorganiser et à former de nouveaux chemins neuronaux), cette approche soutient la flexibilité cognitive et le comportement adaptatif, permettant au cheval de relever les défis avec curiosité plutôt qu’avec peur. L’objectif final n’est pas seulement l’obéissance mais une véritable régulation émotionnelle, étant pendant lequel le cheval peut être présent et conscient de ces options, même dans les moments de stress.

La compréhension de la fenêtre de tolerance permet aux professionnels du monde équin d’entrainer le cheval empathique avec des expériences structurés qui facilitent la résilience et créent des chevaux qui sont sains sur un plan émotionnel et mental.

En travaillant dans cette fenêtre et en l’agrandissant progressivement, on aide les chevaux a devenir davantage capable de s’adapter, a réduire les comportements d’anxiété et nous développons des systèmes nerveux capables de faire face aux défis de la vie (traduction faite avec Grok).

Et Immortelle alors?

Pour revenir au cas de la jument trotteur: Les séances lui ont fait du bien physiquement, ont provoqué un relâchement myo-fascial, un mieux-être physique avec son impact sur le mental. Pendant les séances, elle voulait faire des pauses très régulièrement: elle venait « rond » en arrière avec sa tête pour demander des interruptions, pendant lesquelles elle sommeillait dans mes bras les yeux fermés. C’est pendant ces moments de « release » / relâchement que le cheval se crée un nouveau schéma corporel aussi, il sort des postures fight-flight, tendu, tête haute.

C’est une jument réactive, sensible. Ces chevaux ont du mal à se détendre, à sortir de l’activation sympathique. Globalement, étant donné que le dialogue et l’ajustement social (expliqué ici) sont importants dans mon travail, je pense qu’elle a pu trouver un peu de sécurité, de détente: son système nerveux a pu basculer en mode parasympathique, des processus de régénération ont pu être favorisés ou enclenchés.

Sans ce contexte favorisant le repos, la détente (système nerveux parasympathique: le cheval peut se régénérer), l’attaque bactérienne frappait pleinement et provoquait les symptômes pour lesquelles on a appelé le vétérinaire à juste titre: elle a besoin de traitement.

Cela dit, on considère que l’humain développe des symptômes beaucoup plus sévères face aux bactéries, Lyme ou autre, qu’il y a quelques décennies ou siècles, alors que cette maladie existe depuis très longtemps. De nombreuses raisons sont avancés pour expliquer cela: charges toxiques élevés (métaux lourds), allergènes ou alimentation pro-inflammatoire (gluten, produits laitiers etc.), entre autres, mais aussi le stress chronique, avec son effet sur le système immunitaire.

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Lire aussi: Comment s’assurer que mon travail est progressif?

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